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Faits pour de grandes choses

RiseUp Conference: “Faits pour de grandes choses”

Montréal, 30 décembre 2015

 

Homélie du Nonce Apostolique à l’Oratoire St. Joseph

 

Au début de la Messe

Celui qui fait véritablement de l’Eucharistie son pain quotidien voit se renouveler en lui chaque jour le mystère de Noël, l’incarnation du Verbe”.

Ces mots d’Edith Stein, ensuite Sainte Thérèse Bénédicte de la Croix, nous aident à comprendre avec plus de clarté et de vérité le mystère de Noël que nous célébrons en ces jours et qui se renouvelle dans chaque Eucharistie. Oui, il y a un Noël quotidien, la Sainte Messe.

Dans chaque Eucharistie le ‘Verbe se fait chair’ et entre dans notre maison. Il se fait chair en moi si je le reçois dignement. Je deviens le Verbe : le Noël se renouvelle, c’est le Noël quotidien. Quelle grande chose la Sainte Messe. C’est avec cet esprit que nous la vivons.

 

Homélie

Anne, qui était prophétesse, parlait de l’enfant à ceux qui attendaient la rédemption de Jérusalem (cfr. Lc 2,36-38). Qui sont les gens que nous rencontrons aujourd’hui ? Les personnes avec lesquelles nous essayons de faire ensemble la route de la vie, possiblement en nous aidant les uns les autres ?

Si nous regardons cette ville de Montréal qui nous accueille, si nous regardons les villes et métropoles du monde, si nous observons ce que nous lisons sur les magasins ou nous écoutons ce que la télévision nous dit, une impression qui parait s’imposer de plus en plus est de vivre ou d’être au milieu de gens qui ont de nombreux intérêts parmi lesquels, cependant, l’intérêt pour Dieu a disparu. Dans l’horizon de nos frères et sœurs, aujourd’hui, Dieu a de quelque façon disparu, est absent.

Vient à l’esprit ce que, avec une extraordinaire acuité prophétique, le philosophe Martin Heidegger écrivait déjà en 1926 : « La nuit du monde étend ses ténèbres. Désormais l’époque est caractérisée par l’absence de Dieu, par le manque de Dieu ». Heidegger poursuivait en soulignant que la pauvreté la plus inquiétante de notre temps est précisément celle de ne pas savoir reconnaître ‘l’absence de Dieu en tant qu’absence’, parce que c’est précisément cette absence qui est à l’origine de toutes les frustrations de l’homme contemporain : « la mort recule dans l’énigmatique. Le mystère de la douleur reste voilé. On n’apprend pas à aimer ».

A quel point est vraie cette analyse ! Le manque de Dieu, qui n’est plus perçu comme problème, produit la nuit avec ses ténèbres. On ne voit plus, on ne comprend plus. Et précisément parce qu’on ne comprend plus le sens de la douleur, on la fuit, et on arrive au point de présenter comme un acte de dignité et de compassion donner la mort à quelqu’un pour lui épargner la souffrance. On a perdu la route pour apprendre à aimer et par conséquence on a perdu le vrai sens de l’amour.

Chers amis : celui-ci est le contexte dans lequel, en disciples de Jésus, vous êtes appelés à vivre et témoigner votre foi !

La foi – comme Pape François nous le rappelle – « est un don, mais la mesure de notre foi se prouve aussi par la capacité que nous avons de la communiquer. Chaque baptisé est missionnaire de la Bonne Nouvelle avant tout par sa vie, par son travail et par son témoignage joyeux et convaincu » . « On donne trop peu si on ne donne pas Dieu », nous a souvent appris Pape Benoît XVI.

Certes, comme Saint Grégoire de Nazianze nous apprend, « il faut d’abord se purifier, ensuite purifier ; d’abord se laisser instruire par la sagesse, ensuite instruire ; d’abord devenir lumière, puis éclairer ; d’abord s’approcher de Dieu, ensuite y conduire les autres ; d’abord être saint, ensuite sanctifier » (Oratio II, n. 71: PG 35, 479).

Autrement dit, le Royaume de Dieu c’est Dieu même qui le bâtit et seulement qui reçoit Dieu peut donner Dieu. C’est précisément celui-ci le don qui nous est donné dans le mystère de Noël et qui se renouvelle dans chaque Eucharistie : nous recevons Dieu et ainsi nous pouvons le donner, en devenant capables de vivre la plus haute expérience humaine, la plus haute activité humaine : celle de engendrer Dieu avec Lui (co-engendrer ?)

Alors se réalise ce qu’Origène pensait du chrétien. Origène de Alexandrie (III siècle) affirmait que l’image la plus vive et belle du chrétien est celle d’une femme enceinte qui porte en soi une nouvelle vie. Ce n’est pas nécessaire qu’elle parle, c’est évident à tout le monde ce qui arrive en elle : il y a deux vies, en elle deux cœurs battent. Et ces deux vies ne peuvent pas être séparées. Elles sont une seule chose.

Le chrétien est celui qui passe dans le monde en portant Dieu en soi, ‘ferens Verbum’ (Origène), en portant une autre vie dans sa vie, en apprenant à respirer avec le souffle de Dieu, à sentir avec les sentiments du Christ, comme s’il avait deux cœurs, le sien et un autre avec un battement plus fort qui ne s’éteindra jamais plus. Maintenant, en ce moment, Dieu encore recherche des mères pour prendre chair.

Chers jeunes, vous êtes appelé(e)s à être mères et pères qui portent Dieu. Je vous invite à recevoir comme adressée personnellement à chacun/chacune d’entre vous la lettre que Saint Jean écrivait à ses disciples et que nous avons écouté dans la première lecture : « Je vous l’ai dit à vous, les plus jeunes : ‘Vous êtes forts, la parole de Dieu demeure en vous, vous avez vaincu le Mauvais’. » (1 Jn 2,14). La Parole de Dieu qui est en vous et que vous rend forts est le Christ même. C’est Jésus même qui aujourd’hui, encore, vous appelle à de choses grandes, à être ‘sel de la terre’.

Oui, en ce monde traversé par de grandes lumières et par ombres effrayantes, riche en extraordinaire potentialités et menacé par de graves dangers, vous êtes appelés à être sel évangélique (Mt 5,13). Il faut souligner que l’affirmation de Jésus « vous êtes le sel de la terre » est conjuguée au pluriel : on peut devenir sel seulement si on vit et on agit en unité (Jn 17, 20-22). Seuls, nous ne pouvons rien faire (Jn 15,5) : nous sommes inévitablement destines à perdre le goût et à être jetés dehors (Mt 5,13). En effet, c’est dans l’Eglise que l’Esprit nous ‘divinise’ (NMI 23) avec la charité (Rm 5,5), nous donne le goût avec la Vérité (Jn 8,32) et nous rends aptes à changer le monde avec l’Evangile témoigné ensemble (1 Jn 1,1-4). Devenus-Eglise, vous agirez toujours au pluriel, c’est-à-dire en « nous- communion », même quand vous agissez « au singulier » : ainsi, avec la grâce de l’unité, que le Seigneur-avec-vous vous offre (Mt 18,20), vous pourrez réaliser le dessein de Dieu, surmonter les grands défis du monde et répondre aux attentes profondes des gens (NMI 43).

Peu importe si comme ‘sel-Église’ vous êtes peu nombreux par rapport aux gens que attendent d’être assaisonnés : il suffit que vous soyez authentiques, riches en force divine : dans le Royaume de Dieu, en effet, ce qui compte n’est pas la quantité de notre faire mais plutôt la densité spirituelle de notre être. En plus, pour être dans le monde ‘sel-Église’, vous devrez savoir vous diluer dans les milieux que vous fréquentez : se vous restez en grumeaux compactes mais isolés, votre action peu servira à l’œuvre de la nouvelle évangélisation. Il faut se ‘faire-prochain’, partager. Cela ne signifie pas perdre son identité ou la solder avec un mimétisme appauvri, mais avoir le courage d’assumer, avec amour et sans complicité avec le mal, les situations que vous rencontrez, en les changeant de l’intérieur, avec le style de Jésus.

En faisant écho au titre que vous avez choisi pour cette rencontre, ‘Faits pour la grandeur’, je termine en vous livrant, avec confiance, au nom de l’Eglise et au nom de Pape François, les mots qu’une jeune italienne, Sainte Catherine de Sienne, adressait aux hommes et femmes de son temps, politiciens, artistes, hommes de commerce, hommes d’Eglise : « Ne vous contentez pas de petites choses car Dieu en veut de grandes » (Lettre 127). Et encore : « Si vous êtes ce que vous devez être, vous mettrez le feu au monde entier!» (Lettre 368).

C’est le feu de l’amour de Dieu, de la tendresse de Dieu, de la Miséricorde de Dieu que Jésus nous a manifesté et transmis avec son Esprit. Il faut faire rencontrer Jésus aux hommes et femmes de notre temps, avec la force transformatrice de l’Esprit. Alors, chers amis, la mort retrouvera sons sens, la douleur son rôle, et surtout le monde apprendra de nouveau à aimer, se lèvera pour de vrai.