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Assemblée Plénaire des Évêques Catholiques du Canada 2015

Allocution du Nonce Apostolique, Mgr Luigi Bonazzi

Cornwall, 16 septembre 2015

 

Éminences, Excellences,

Chers Confrères Évêques,

Je vous salue avec une grande affection fraternelle, très reconnaissant au Seigneur et à vous pour cette rencontre que j’ai beaucoup désirée. Je vous avoue sincèrement que, dans la joie de cette nouvelle réunion, mon premier désir est de vous connaître toujours mieux, de vous écouter, pour être ainsi en mesure d’accompagner – avec une meilleure connaissance – votre travail de Pasteurs dans la vigne que le Seigneur vous a confiée.

Je voudrais tout d’abord vous transmettre l’estime, la gratitude et l’encouragement fraternel du Pape François. Il m’a envoyé comme son représentant parmi vous, et comme j’aimerais qu’il fût lui-même – Pape François – à vous parler.

Gardant ce désir en moi, je me suis rappelé des mots que le Pape François – alors Cardinal Jorge Mario Bergoglio – prononça les jours précédant le Conclave de 2013. Il s’agit de mots qui se referent à la mission du Pape, mais qui, en même temps, parlent de la mission de l’Église et de notre mission en tant qu’évêques. Le Cardinal Bergoglio déclara : «Je pense au prochain Pape : un homme qui, à travers la contemplation et l’adoration de Jésus-Christ, aide l’Église à sortir d’elle-même vers les périphéries existentielles, qui l’aide à être la mère féconde qui vit de la joie douce et réconfortante de l’évangélisation».

Ces mots sont en pleine syntonie et un merveilleux écho des mots qui, au début du Troisième Millénaire, le Pape Saint Jean-Paul II a écrits dans sa Lettre Apostolique Novo millennio ineunte, que j’aime considérer son testament spirituel : «Non, ce n’est pas une formule qui nous sauvera, mais une Personne, et la certitude qu’elle nous inspire: Je suis avec vous! Il ne s’agit pas alors d’inventer un « nouveau programme ». Le programme existe déjà : c’est celui de toujours, tiré de l’Évangile et de la Tradition vivante. Il est centré, en dernière analyse, sur le Christ lui-même, qu’il faut connaître, aimer, imiter, pour vivre en lui la vie trinitaire et pour transformer avec lui l’histoire jusqu’à son achèvement dans la Jérusalem céleste» (29).

Les affirmations ci-dessus mentionnées du Pape Jean-Paul II et du Pape François nous rappellent deux orientations fondamentales et indissociables pour toute l’activité pastorale de l’Église, et donc pour notre ministère épiscopal.

Tout d’abord et premièrement, la centralité et la primauté du Christ, à « connaître, aimer et imiter » selon les mots de Saint Jean-Paul II, à « contempler et adorer », selon les mots du Pape François, qui ne manque jamais une occasion pour rappeler que: « Le soleil c’est Jésus-Christ et si l’Église s’en éloigne ou se cache de Jésus-Christ, elle s’obscurcit et ne rend pas témoignage» (Aéroport de Quito, Équateur, 5 juillet 2015). L’Église est du Christ. Elle grandit dans le monde en vertu de Sa grâce. Elle vit dans le monde comme le reflet de Sa lumière. «Fulget Ecclesia non suo sed Christi lumine», écrivait déjà Saint Ambroise. Pour le Pape François les mots de Jésus : «Sans moi vous ne pouvez rien faire» (Jn 15,5) ne sont pas une simple façon de parler; dans son homélie du 29 juin dernier, avec le langage qui lui est propre, le Pape a répété avec force : «L’Église n’est pas l’Église des Papes, des évêques, des prêtres et non plus des fidèles, Elle est seule et seulement du Christ. Seul celui qui vit dans le Christ promeut et défend l’Église avec la sainteté de sa vie, à l’exemple de Pierre et Paul».

Deuxièmement et en même temps – on touche ici à la seconde orientation fondamentale – la connaissance, l’amour et l’imitation du Christ doivent conduire – selon le mandat pastoral que Jean-Paul II a consigné à l’Église au seuil du Troisième Millénaire – « à vivre en Lui la vie trinitaire et à transformer avec Lui l’histoire ». Il y a ici une affirmation fondamentale et lourde de conséquences, parfois pas suffisamment observée dans notre ministère pastoral: l’histoire humaine est transformée dans la mesure où nous savons accueillir et vivre la vie trinitaire.

Comme on le sait, la vie trinitaire se rend visible et active dans la communion de l’Église. La communion ecclésiale, en effet, est le «reflet dans le temps de l’éternelle et ineffable communion d’amour du Dieu Unique et Trinitaire» (ChL n. 31). En descendant sur la terre, le Ciel a fait de l’Église sa demeure, la rendant – pour le dire avec la belle expression d’Origène – «pleine de Trinité» : icône vivante de l’unité qui unit le Père et le Fils dans l’Esprit. L’Église est donc, de par sa constitution même, «mystère de communion trinitaire en tension missionnaire» (PdV n.12). Pour cette raison – comme le Pape François exhorte à le faire – l’Église doit sortir d’elle-même, tout comme la Trinité est sortie d’elle-même pour rejoindre l’humanité, d’abord dans le mystère de la création, puis dans celui plus merveilleux encore de la Rédemption.

Comment sortir de soi-même ? En aimant comme Jésus nous a aimés (Jn 13, 34-35). Et la charité, rappelons-nous, est un amour qui transcende les dimensions humaines, puisqu’elle vient d’en Haut : elle jaillit, en effet, du cœur même de la Trinité (Rm 5,5). Puisque nous sommes devenus participants de la nature divine (2 Pierre 1,4), la charité nous rend capables d’aimer comme Dieu s’aime et comme Il nous aime : elle nous rend donc capables d’aimer Dieu en Dieu, Dieu en nous et dans les autres; nous et les autres en Dieu.

En participant au dynamisme même de la communion trinitaire, la charité possède en elle-même une prodigieuse «force de cohésion interne et d’expansion au dehors» (ChL n. 32). Par conséquent les relations humano-divines que la charité suscite entre nous sont elles aussi rythmées par les deux mouvements trinitaires typiques : celui qui se dirige vers l’intérieur (qui vise à construire l’unité à l’intérieur de la communauté) et celui qui se projette vers l’extérieur (qui vise à communiquer l’unité à l’extérieur). De manière que, plus la charité grandit « dans » la communauté, plus elle rayonne « à partir de » la communauté, devenant ainsi lumière qui évangélise, énergie qui pousse à la concorde, puissance mystérieuse qui vainc le mal et construit le Royaume de Dieu dans l’histoire.

Pour que l’Église soit Mère, une « mère féconde » qui vit et expérimente la « la joie douce et réconfortante de l’évangélisation », nous sommes alors appelés à vivre avec un zèle toujours renouvelé et avec créativité les deux mouvements typiques de l’amour trinitaire :

  1.  le mouvement centripète, convergeant, orienté vers « l’intérieur », visant à construire de plus en plus une véritable communion affective et effective entre nous les évêques, avec nos prêtres et avec les fidèles. Notre plan pastoral fondamental est, doit être, la ‘communion’. Non pas le ‘mot’ communion, qui risque de devenir un mot abusé et galvaudé, mais la ‘réalité’ de la communion, la communion trinitaire. C’est à partir d’ici que, tout particulièrement, descende le travail quotidien de l’évêque pour bâtir la communion avec ses prêtres, de manière à amener ses prêtres à désirer de bâtir la communion avec leur évêque. C’est un programme qui exige fatigue, sueur, méthode, engagement systématique. C’est un programme toujours ouvert, qui appelle l’évêque aussi bien que les prêtres à une conversion constante. Le Pape François s’est expressément référé à ce programme dans son discours à la Conférence épiscopale Italienne, lorsque il a développé le thème de la sensibilité ecclésiale, affirmant entre autres: «la sensibilité ecclésiale se révèle concrètement dans la collégialité et dans la communion entre les évêques et leurs prêtres; dans la communion entre les évêques eux-mêmes; entre les diocèses riches — sur le plan matériel et des vocations — et ceux qui sont en difficulté; entre les périphéries et le centre; entre les conférences épiscopales et les évêques avec le successeur de Pierre» (18 mai 2015).
  2. le mouvement centrifuge, divergeant, projeté à « l’extérieur », visant à rejoindre les périphéries existentielles, mouvement auquel nous pousse aussi l’imminent Jubilé Extraordinaire de la Miséricorde. C’est la « transformation missionnaire de l’Église » (EG, 19-49), à laquelle nous invite le Pape François. Lui, qui ne cesse de proclamer que la joie de l’Église « est d’accoucher », c’est « sortir d’elle-même pour donner la vie », c’est « d’aller chercher ces brebis qui sont égarées, en témoignant vraiment de cette tendresse du berger, la tendresse de la mère ». Et encore : « la joie de sortir pour chercher les frères et sœurs qui sont loin: c’est la joie de l’Église. C’est vraiment alors que l’Église devient mère, devient féconde ». Au contraire, lorsque l’Église « ne fait pas cela », alors « elle s’enferme en elle-même, elle se clôt sur elle-même », même « si elle s’est peut-être bien organisée ». De cette façon, elle devient « une Église découragée, anxieuse, triste … et cette Église est inutile » (cfr. Homélie du 9 Décembre 2014).
En résumé et en conclusion: dans l’Église, comme dans la Trinité, sa force centrifuge dépend de sa force centripète, sa capacité d’être épiphanie dépend de la vigueur de sa koinonia. Précisément parce que l’Église doit être missionnaire, évangélisatrice, elle doit porter dans sa vie, comme l’Église de la Pentecôte, le cachet de l’unité, de la communion Trinitaire.
Dans la mesure où nous serons pasteurs et artisans de ‘l’Église Communion’, nous ferons l’expérience d’une joie unique et typiquement nôtre: la ‘joie d’être évêque’. Que la Reine des Apôtres nous obtienne pour chacun de nous cette grâce.