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Assemblée des Évêques Catholiques de l’Ontario

Allocution du Nonce Apostolique, Mgr Luigi Bonazzi
Toronto, le 31 Mars 2014

Chers frères dans l’épiscopat,

Je vous salue tous avec affection fraternelle.
Je constate avec joie, en commençant ma mission de Nonce Apostolique au Canada, que la Providence a arrangé les événements de façon à ce que je puisse rencontrer tout d’abord les Evêques, les Pasteurs de l’Église au Canada. En effet, au début de ce mois-ci, j’ai visité les Evêques du Québec; il y a deux semaines, j’ai salué le Conseil permanent de votre Conférence épiscopale; aujourd’hui, je suis avec vous, les Evêques de l’Ontario; finalement, après Pâques, j’aurai l’occasion de visiter les Evêques de l’Atlantique.

Il me semble que les circonstances ne nous laissent pas d’autre choix: la Providence me conduit vers vous et elle vous mène à moi: ainsi, nous devons être
amis, de vrais amis.

À cet égard, je me souviens, toujours avec émotion, d’une question posée par le pape Paul VI (bientôt bienheureux) lors d’une ordination épiscopale. Le SaintPère demandait: « Qui sont les amis d’un Evêque ? » Il répondait : « … tout d’abord les Evêques eux-mêmes … auxquels, dans la personne des Apôtres, a été donné, par excellence, le nouveau commandement, celui de l’amour des uns pour les autres. “Comme je vous ai aimés, – dit Jésus – aimez-vous les uns les autres. A ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous aimez les uns les autres ” (Jean 13:34-35): l’unité, la solidarité, la coopération, la générosité feront de tous les Evêques de l’Église catholique, d’après ces mots si explicites et solennels du Seigneur, une communion de frères (cf. Lumen gentium, 23)» (Paul VI, Homélie du 30 juin 1974).

Je demande au Seigneur la grâce de vivre intensément avec vous cette inestimable expérience humaine et divine qu’est l’amitié chrétienne; une expérience à laquelle Jésus nous appelle particulièrement, nous les Evêques, en nous disant: «Je ne vous appelle plus serviteurs … mais je vous appelle amis» (Jn 15 15 ).

À cet égard, je vaudrais rappeler deux aspects de l’amitié – selon Jésus – mentionnés par le cardinal Joseph Ratzinger, au cours de la Missa pro eligendo Romano Pontifice, le 18 avril 2005. Le premier aspect: «Il n’y a pas de secrets entre les amis: le Christ nous dit tout ce qu’il entend du Père; il nous donne sa pleine confiance, et avec elle, la connaissance également. Il nous révèle son visage, son cœur …». Le deuxième élément « avec lequel Jésus définit l’amitié est la communion des volontés. “Idem velle–idem nolle” … “Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande” ( Jn 15 : 14 )» . L’unité de la pensée et de la volonté serait une œuvre difficile si elle dépendait du seul effort humain. En effet, chaque personne a sa propre pensée selon laquelle il oriente sa propre volonté.

Mais le chrétien a une ressource supplémentaire, une ressource unique: en effet, comme saint Paul nous le rappelle: « Nous avons la pensée (νους) du Christ» (1 Cor 2:16). Laissons-nous conduire, personnellement et comme collège des Evêques, par la «pensée du Christ», en nous rappelant toujours que c’est la «communion» qui fait en sorte que nous n’agissons pas sur la base d’un « νους » personnel mais selon une pensée qui est le ” νους ” de Christ.

Comme expression d’amitié fraternelle, permettez-moi maintenant de partager avec vous quelques réflexions. Elles sont pour moi comme des “lumières intérieures” qui m’accompagnent et me guident lorsque, chaque jour un peu plus, je fixe les yeux sur ce vaste domaine qu’est l’Église catholique au Canada. Comment est-ce que j’approche votre Eglise bien-aimée? Comment est-ce que je la regarde?

Je me sens soutenu par deux points de vue, deux perspectives reçues comme cadeaux précieux de la part du Pape Benoît XVI et du Pape François.

La perspective du Pape Benoît XVI. Je me réfère aux paroles prononcées dans les premiers mois de son pontificat, le 3 octobre 2005, lors de l’ouverture des
travaux du Synode sur l’Eucharistie: « … Ceci est notre grande consolation. Dieu nous précède. Il a déjà tout fait. Il nous a donné la paix, le pardon et l’amour». Ces mots sont un écho merveilleux de ceux que l’ange dit aux femmes accourues au tombeau: «Vite, allez dire à ses disciples: “Il est ressuscité d’entre les morts et il vous précède en Galilée, là vous le verrez”» (Mt 28, 7).

Le Seigneur est ressuscité ! L’essentiel est déjà accompli ! Après sa résurrection il nous précède “en Galilée”, c’est-à-dire qu’il est avec nous à chacun de nos commencements et jusqu’aux extrémités de la terre ; il nous accompagne avec sa force et sa lumière. La résurrection du Christ est déjà semée dans les vastes champs du Canada ! Nous sommes appelés à être les témoins de cette résurrection qui nous précède (Actes 2:32), avec nos initiatives apostoliques, réalisées ensemble, avec une créativité et une confiance renouvelées. Demandons cette grâce au Seigneur.

La perspective du pape François. Je la trouve bien exprimée, entre autres, en deux de ses affirmations. La première : «Dieu vit déjà dans notre ville» : de là naît une attitude intérieure qui pousse à chercher et trouver Dieu partout, qu’il se fait rencontrer (cfr. J.M. Bergoglio, “Dieu dans la ville”, Ed. Saint- Paul, 2013; p. 32). La deuxième est un développement de la première: «J’ai une certitude dogmatique: Dieu est dans la vie de chaque personne, Dieu est dans la vie de chacun. Même si la vie d’une personne a été un désastre, si elle est détruite par les vices, par la drogue ou par toute autre chose, Dieu est dans sa vie. On peut et on doit le chercher en toute vie humaine. Même si la vie d’une personne est une terre pleine d’épines et de mauvaises herbes, il y a toujours un espace dans lequel la bonne semence peut grandir. Il faut avoir confiance en Dieu» (cf. Entretien avec La Civiltà Cattolica, du 19 Septembre 2013) .

Ainsi la société sécularisée qui, à première vue, peut paraître indifférente et loin aussi de Dieu, n’est pas sans Dieu: Dieu vit déjà à Toronto, à Montréal ; il vit déjà dans les villages et les villes du Canada ; « il est dans la vie de chaque personne ». Alors, sur le plan pastoral, notre première préoccupation ne devrait pas être celle des projets ou des planifications, mais plutôt celle « d’être témoins » de manière à éveiller chez les gens la nostalgie de l’infini, la nostalgie de Dieu et de sa beauté. Une fois le désir de Dieu allumé ou enflammé à nouveau dans les personnes, elles deviendront à leur tour des témoins de la vie qui vient de l’Evangile.

Au fond, le Pape Benoît comme le Pape François ne font que nous ramener au cœur de la foi chrétienne, à la source qui nous permet d’affronter toutes les difficultés et de vaincre toute forme de tristesse. En effet, comme nous le savons, l’essence du message chrétien ne réside pas principalement dans le commandement d’aimer Dieu, mais dans l’invitation à se laisser toucher par son amour rédempteur, par Jésus, dans le don de l’Esprit. C’est Dieu, en effet, qui nous a aimés le premier: l’initiative est absolument sienne, totalement gratuite, infiniment miséricordieuse. Nous pouvons seulement l’aimer en retour (cf. 1 Jn 4:10.19).

Si l’amour de Dieu nous précède, alors le point de départ, la source de notre ministère épiscopal sera avant tout la contemplation de cet amour, la contemplation du Seigneur. Oui, au milieu des lumières et des ombres qui accompagnent notre service pastoral; devant les questions et les demandes qui ne trouvent pas facilement de réponses; devant l’indifférence religieuse de nombreuses personnes; devant la sécularisation qui avance et aussi devant la ferveur affaiblie ou le sens attiédi d’appartenance que nous expérimentons dans nos communautés chrétiennes, nous savons que le seul antidote, la seule réponse radicale, pas épisodique, pas fragmentaire est la contemplation du Seigneur qui nous précède en Galilée.  Une contemplation qui soit le plus possible partagée, comme cela se fait entre amis.

J’ai dit «une contemplation le plus possible partagée», parce que « la chose la plus importante est de marcher ensemble, travailler ensemble, s’aider mutuellement » (cf. Discours du Pape François, à Assise, durant la rencontre avec les membres du clergé, les personnes consacrées et les membres des conseils pastoraux ; 4 octobre 2014). Pour cela, comme je l’ai fait en rencontrant l’Assemblée des évêques du Québec et, tout récemment, le Conseil permanent, je conclus en disant à vous aussi, avec le pape François: «Marchons ensemble à la suite du Seigneur, laissons-nous toujours davantage convoquer par lui, au milieu du peuple fidèle, du saint peuple fidèle de Dieu, de la sainte Mère Église». (Homélie du Pape François; Consistoire ordinaire publique du 22 février 2014).

Merci !