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Colloque sur la Vie Religieuse: Réveillez le monde

Homélie du Nonce Apostolique, Mgr Luigi Bonazzi

Québec, 26 octobre 2015

 

Comme nous le savons, le mandat pastoral que Jésus a confié à ses disciples et qui nous rappelle quelle est la mission de l’Église, sont ses derniers mots avant de monter au Père : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde» (Mt 28,19-20).

C’est cette même invitation que le Pape François continue d’adresser à l’Église, lorsqu’il nous invite à sortir, à «aller dehors». « L’Eglise en sortie » est, au fond, le thème fondamental de  son Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium. L’Église en sortie est l’Église qui ne se regarde pas elle-même et ne vit pas pour elle-même. « Nous sommes tous appelés à cette nouvelle ‘sortie’ missionnaire » (20). « L’Eglise ‘en sortie’ est la communauté des disciples missionnaires qui prennent l’initiative, qui s’impliquent, qui accompagnent, qui fructifient et qui célèbrent » (24). « Ne nous laissons pas voler l’enthousiasme missionnaire !» (80). « Ne nous laissons pas voler la joie de l’évangélisation !» (83). « Ne nous laissons pas voler la force missionnaire !» (109). D’où l’appel, ou mieux le «rêve», comme l’a défini le Pape François, de la «transformation missionnaire de l’Eglise» (EG, chapitre I).

Mais avant du mandat missionnaire, et précisément pour rendre possible cette mission humainement impossible de porter l’Evangile à tout le monde, Jésus avait livré un autre mandat. C’est celui que nous venons d’écouté dans l’évangile de Jean, choisi pour cette célébration : “Demeurez en moi, comme moi en vous” (Jn 15,4).

On ne peut avoir une véritable «Église en sortie » sinon à partir d’une solide « Église en entrée » : une Eglise qui a des racines profondes en Dieu, dans le mystère de la Trinité et de la Rédemption. Tout le cinquième chapitre d’Evangelii Gaudium insiste sur ce point fondamental. « Jésus veut des évangélisateurs qui annoncent la Bonne Nouvelle, pas seulement avec des paroles, mais surtout avec leur vie transfigurée par la présence de Dieu» (259). « Sans des moments prolongés d’adoration, de rencontre priante avec la Parole, de dialogue sincère avec le Seigneur, les tâches se vident facilement de sens, nous nous affaiblissons à cause de la fatigue et des difficultés, et la ferveur s’éteint » (262).

Pour le Pape François les mots de Jésus : «Sans moi vous ne pouvez rien faire» (Jn 15,5) ne sont pas une simple façon de parler : c’est la réalité. En effet, Jésus est l’Evangélisateur, celui qui évangélise. Nous le sommes aussi, si et dans le mesure où Il demeure en nous et nous demeurons en Lui.

Dans le bref texte de l’évangile que nous venons d’écouter, pendant huit fois Jésus insiste, supplie, nous exhorte à « demeurer en Lui ». Laissez-moi vivre en vous ! Afin que vous soyez en moi et que je puisse accomplir en vous l’œuvre du salut.

C’est pour cela que le premier verbe du dictionnaire chrétien n’est pas le verbe ‘donner’ mais le verbe ‘recevoir’. C’est l’invitation de laisser à Dieu la possibilité de « se donner » à nous-mêmes, de manière que, selon l’expérience partagée par Saint Paul dans la première lecture, Il puisse être “notre sagesse, notre justice, notre sanctification, notre rédemption” (1Cor 1, 30).

Le religieux, la religieuse, est tout d’abord celui/celle qui chaque jour « se reçoit » de Dieu : celui/celle qui permet à Dieu de « se donner » à lui/à elle. C’est Dieu qui accomplit et qui écrit l’histoire du salut. Mais Il m’appelle et m’interpelle dans l’espérance de trouver en moi ce « crayon » dont il a besoin pour écrire l’histoire. Sans ce crayon, le Seigneur ne veut et ne peut écrire ni mon histoire personnelle, ni l’histoire de tous.

Laisser à Dieu de « se donner » à nous ! Il s’est donné à nous lorsque du Baptême, quand nous avons été baptisés – c’est-à-dire « plongés » – dans le nom – c’est-à-dire dans « la vie » – du Père, du Fils et du Saint Esprit, et il se donne à nous chaque fois que nous communions à l’Eucharistie. “Dans l’Eucharistie, son sang devient notre sang, nous nous renouvelons, nous recevons une nouvelle identité, car le sang de Jésus devient notre sang. Dieu se donne Lui-même. Son être, son amour, précède notre agir et, dans le fait d’être avec Lui, identifiés à Lui, ennoblis par son sang, nous pouvons nous aussi agir avec le Christ… L’éthique est alors une conséquence de l’être : le Seigneur nous donne tout d’abord un nouvel être, tel est le grand don ; l’être précède l’agir et ensuite, de cet être, découle l’agir, comme une réalité organique ; car ce que nous sommes, nous pouvons l’être également dans notre activité » (Pape Benoit XVI).

En moi, alors, il y a la Charité de Dieu, pas seulement l’amour qui est le mien, de Luigi, un amour qui veut être généreux mais qui est limité parce qu’il est humain : en moi il y a la charité de Dieu. Et puisqu’elle vient d’En Haut, la charité – rappelons-nous – est un amour qui transcende les dimensions humaines : elle surgit, en effet, du cœur même de la Trinité (cf. Rm 5,5). Puisque nous avons été faits participants de la nature divine (cf. 2 P 1,4), la charité nous rend capables d’aimer comme Dieu s’aime et comme Il nous aime : elle nous rend donc capables d’aimer Dieu en Dieu, Dieu en nous et dans les autres ; nous et les autres en Dieu.

En exprimant la dynamique même de la communion trinitaire, la charité possède une prodigieuse «force de cohésion interne et d’expansion au dehors» (Chistifideles Laici n. 32). Par conséquent les relations humano-divines que la charité suscite entre nous sont elles aussi rythmées par les deux mouvements trinitaires typiques : celui qui se dirige vers l’intérieur (qui vise à construire l’unité à l’intérieur de la communauté) et celui qui se projette vers l’extérieur (qui vise à communiquer l’unité à l’extérieur).

Dans Evangelii gaudium, Pape François parle et nous invite à : « découvrir et transmettre la “mystique” de vivre ensemble » (n.87). «Quand nous vivons la mystique de nous approcher des autres, afin de rechercher leur bien – nous dit Papa François – nous dilatons notre être intérieur pour recevoir les plus beaux dons du Seigneur. Chaque fois que nous rencontrons un être humain dans l’amour, nous nous mettons dans une condition qui nous permet de découvrir quelque chose de nouveau de Dieu » (n.272).

Plus la charité grandit « dans » la communauté, plus elle rayonne «à partir de» la communauté, en devenant ainsi lumière qui évangélise, énergie qui pousse à la concorde, mystérieuse puissance qui vainc le mal et construit le Royaume de Dieu dans l’histoire.

D’autant plus nous « demeurons en Lui », d’autant plus nous sommes en mesure « de sortir » authentiquement et de porter beaucoup de fruits, et d’autant plus nous sommes « évangélisateurs ».